
Oxyrhynchos Marguerite Erroux-Morfin
![]() Depuis 1992, par le biais de relations internationales, je suis associée aux fouilles du site d’Oxyrhynchos, menées par l’université du Caire et de Barcelone sous la direction des Professeurs J. Padró et Hassan Amer. La ville actuelle de Bahnasa, également connue dans les textes coptes sous le nom de Pemdjé, est située à 200 km au sud du Caire, dans la province de Minieh. Les ruines de la ville gréco-romaine sont encore visibles dans le territoire occidental de Bahnasa, à l’ouest du Bahr Youssef : porte monumentale, carrefour marqué par une colonne (4), nilomètre, théâtre (5). Les parties fouillées sont précisément localisées sur la rive ouest du Bahr Youssef, dans le désert occidental, non loin de ces ruines. La ville grecque a pris le nom du poisson au nez pointu, l’oxyrhynque – également connu sous le nom de mormyre –, qui était vénéré dans le XIXe nome de Haute Égypte. De ce culte, des ex-voto de bronze représentant des mormyres ont été retrouvés dans une « favissa » des environs de Bahnasa (6). Certains de ces poissons portent le nom de Touèris, dans une formule du type : « Touèris donne la vie à Onnophris, fils de Sisobek » (7). Leur tête est surmontée d’une couronne d’Hathor-Isis. Leur corps est parfois placé sur un traîneau à la manière d’une statue votive. Ce poisson incarne la déesse Touèris, annonciatrice de la crue du Nil et de la renaissance végétale. Le dévot déposait ce poisson dans la cour du temple pour un sien décédé. D’après les nombreux papyrus grecs, coptes, ramassés sur le site par Bernard Grenfell, Arthur Hunt et Evaristo Breccia, les Grecs ont rendu un culte à Athéna qu’ils ont identifiée à Neith et Touèris (8). Neith est la divinité protectrice de la ville de Saïs et des pharaons de la XXIVe et XXVIe dynastie. Cette déesse guerrière est vénérée dans tout le désert occidental et plus particulièrement au Fayoum. Comme Touèris, elle protège Osiris. Touèris aurait eu plusieurs sanctuaires dans la ville d’Oxyrhynchos. Parmi les nombreux documents, le papyrus copte qui relate le martyre d’Apa Epima (9) mérite d’être signalé. Il mentionne un temple pour cette divinité, non loin du tétrastyle et du forum, à proximité du chantier de fouilles. L’origine d’Oxyrhynchos semble avoir été une forteresse dès Ramsès II, vite devenue une ville importante (10). Son rayonnement est dû en partie, à sa situation géographique : un carrefour de voies caravanières et fluviale. Très tôt, l’oasis de Bahria va lui être associée et désignée dans les textes grecs comme « petite oasis » d’Oxyrhynchos (11). ![]() Les fouilles se sont centrées sur deux points de l’aire archéologique :
La ville gréco-romaine
La nécropole haute
Cette nécropole établie à l’époque saïte a été utilisée jusqu’à l‘invasion arabe. A l’heure actuelle quatorze tombes ont été dégagées. La plus spacieuse et la mieux conservée est la Tombe n° 1, datée avec certitude grâce à un des personnages enterré dont le nom Ouahibré est encerclé dans un cartouche. Il s’agit d’une tombe familiale à la structure très complexe avec ses trois voûtes de pierre. L’accès se fait par un puits quadrangulaire. La pierre utilisée est du calcaire blanc, de bonne qualité, qui n’a pas été extraite sur place. Le travail des blocs, leur appareillage à joints vifs, la forme des voûtes en berceau sont conformes aux procédés architecturaux utilisés pour la période saïte (12). Une des quatre chambres, celle du propriétaire de la tombe, nous livre des renseignements intéressants sur le nom de la ville, de son territoire et les cultes locaux pour l’époque saïte. Les nouvelles connaissances apportées sur Pemdjé, sont gravées sur le sarcophage de pierre ou peintes sur les parois de la chambre funéraire de Heret. Parmi les titres du défunt figure celui de « prophète de Bastet résidant dans Jtḥ », c’est-à-dire le territoire agricole du XIXede Haute Egypte, et de « prophète de Bastet dans le Pr-ḫf ». Ce temple est connu depuis 1957 par l’article de S. Sauneron (13) qui en signale des blocs découverts chez un antiquaire. La provenance n’est pas précisée, « les environs de Behnasa ». D’après l’inscription de la Tombe n° 1, ce temple est dans Pemdjé. En 2000, une découverte fortuite a conduit le Conseil suprême des antiquités sur une butte située à 1,5 km de la Nécropole haute, dans le désert occidental. Sous cette butte, une galerie a été dégagée où le nom de Pr-ḫf est écrit plusieurs fois. Nous sommes en présence de l’Osiréion de Pemdjé, qui existait à la période saïte (14). Les sarcophages, les vases canopes trouvés dans le vaste ensemble de la tombe 14 précisent et complètent également la vie religieuse de Pr-Mḏd, grâce aux noms et titres de leur propriétaire.
La dernière phase d’utilisation de la nécropole haute - secteur 2 - date de l’époque byzantine avec des inhumations réalisées selon deux types différents avec leurs variantes. Le premier type consiste en des fosses individuelles où le cadavre est en position « decubitus », orienté est-ouest. Le deuxième type, plus complexe, comporte des superstructures établies au-dessus d’anciennes tombes souterraines réutilisées et transformées en cryptes funéraires collectives, sans mobilier. On accède à ces cryptes par un escalier étroit qui s’ouvre à son sommet dans un oratoire destiné aux réunions funèbres. Cet oratoire comprend une structure exceptionnelle d’époque byzantine. L’aspect général de la construction délimitée par des murs de briques crues, est celui d’un grand rectangle subdivisé en grandes nefs à l’intérieur desquelles se combinent des espaces compartimentés et organisés pour permettre les réunions et les liturgies lors d’enterrements. Cet oratoire devait être surmonté d’un étage comme le montre les restes d’une cage d’escalier. Le mur de la nef occidentale (nef n° 1) est décoré de deux peintures posées sur un revêtement de stuc. Ces peintures -a tempera- reprennent des scènes bien connues du répertoire paléochrétien à savoir l’aigle et Jonas dévoré par la baleine. Cette nef devait constituer un espace couvert pour formuler les dernières lamentations ou rituels de séparation entre les vivants et les morts. L’autre partie, à partir du mur oriental de la nef n° 1, est composée d’un ensemble cohérent disposé en nefs parallèles mais avec une plus grande complexité dans la division intérieure : les espaces sont de dimensions différentes et présentent également une chapelle aménagée pour les réunions funèbres de la communauté chrétienne avec en particulier une salle entourée de banquettes pour le repas funéraire et inscrites de deux « tabulae ansatae ». La dernière salle, la plus orientale, est aménagée en chapelle martyriale, décorée de peintures murales. Deux phases de décoration peuvent être distinguées. La première, plus austère quant aux couleurs et aux motifs, comporte des allusions réitérées au triomphe du christianisme et en la foi dans la résurrection, au moyen de couronnes et de croix avec le monogramme (alpha et oméga et l’inverse). Une des scènes inclut celui qui doit être le protagoniste du voyage, le défunt accompagné de sa femme en deuil. Un large panneau de peintures aux couleurs plus variées représente des éléments architectoniques évoquant un martyrium. Dans l’état actuel de nos connaissances, cet oratoire fait penser à une église bien organisée qui se préoccupe des morts mais aussi du culte des martyrs qui à cette époque, reçoivent, la couronne des justes parce qu’ils sont un modèle de vie et de mort pour tous les fidèles. C’est un mémorial, un lieu de commémoration de l’Eglise chrétienne égyptienne (15). ![]()
En 2000, la police des antiquités égyptiennes surprend un groupe de fouilleurs clandestins malmenant le lieu dit « le temple de Ramsès II », en plein désert occidental. Ce site se présente sous la forme d’une butte de 3, 50 m de haut, distant d’un 1,5 km de la Nécropole haute. Il s’agit d’une nécropole de « pseudo-momies » d’Osiris végétant connue par des sources épigraphiques (fragments du temple réduit à quelques pierres et mention dans la Tombe n° 1), mais dont l’emplacement précis était ignoré. Cette butte calcaire a été excavée et aménagée en « catacombes » dans la roche naturelle, un calcaire jaune de mauvais qualité. L’accès à cette structure souterraine se fait, pour l’instant, au moyen de trois escaliers creusés dans le « gébel ». Deux escaliers parallèles, distants d’une dizaine de mètres, s’ouvrent au sud. Le troisième, plus monumental, est perpendiculaire à l’axe des deux autres mais orienté est-ouest. A l’intérieur de la structure, sont aménagées deux chapelles à l’origine voûtées et deux galeries dans le prolongement l’une de l’autre, mais séparées par un mur, avant l’intervention des voleurs. Dans une des chapelles, gît une statue d’Osiris momiforme, coiffé de la couronne blanche, tenant le sceptre et le fouet. Cette statue était faite pour être couchée, comme l’indique le dos mal équarri et sa longueur 3, 30 m, trop importante pour la hauteur de la chapelle. Sur les murs, était aménagé un bandeau préparé pour recevoir un texte, seuls deux traits rouges matérialisent ce qui devait être le bandeau de soubassement. L’élévation des murs de l’une et l’autre chapelle mitoyenne, mais ne communiquant pas entre elles, varie entre 50 cm et 2,50 cm sur le sol, s’ouvre une série de niches juxtaposées. Chaque chapelle mesure 3 m d’est en ouest et plus de 7 mètres du nord au sud (les mesures ne peuvent pas être précisées étant donné que la fouille n’est pas terminée). Leur couverture a également disparu, laissant visible la voûte rocheuse et les ouvertures de ventilation et d’éclairage, nécessaires à leur construction. De l’autre côté de ces chapelles, en direction de l’ouest, s’ouvre une grande galerie orientée est-ouest. Sur la paroi nord et sud, est aménagée une série de niches. Pour l’instant, on en dénombre quatorze de chaque côté, sur une seule rangée. La galerie, qui était couverte avant l’intrusion des pilleurs est en cours de fouilles. Chaque niche, construite en belles pierres bien appareillées, mesure 80 cm de haut, 60 cm de long et 90 cm de profondeur. A l’origine, chaque niche était scellée par une dalle de pierre, certaines inscrites. Beaucoup d’entre elles présentent au-dessus de leur entrée, une inscription en hiératique mentionnant les années de règne d’un Ptolémée VI Philométor, Ptolémée VIII Evergète II et un règne conjoint d’une Cléopâtre et d’un Ptolémée IX Sôter II, suivi du nom de l’Osiris et du toponyme Pr-ḫf. Ces textes quand ils seront tous répertoriés, nous permettront de mieux comprendre ce secteur de la nécropole, sa mise en fonction et le rituel qui s’y déroulait (16). D’autres galeries devraient exister puisque la Tombe n°1 cite un Pr-ḫf à l’époque saïte ! Toutes les niches ont été profanées par des pilleurs contemporains travaillant dans les carrières voisines. Le matériel a été dispersé, brisé. D’après les différents éléments ramassés dans les déblais, nous pouvons dire qu’une statuette d’Osiris momiforme, faite de limon mélangé à du bitume, à des grains de céréales, moulée, enveloppée dans des bandelettes de lin était déposée dans chaque niche. Chaque statuette, qui correspond par ses dimensions, sa composition à la description donnée dans le texte de Dendara (17) était accompagnée d’un trousseau funéraire et d’offrandes alimentaires. D’après l’inscription d’une niche donnant le dernier jour du mois de Khoiak et le matériel ramassé dans les déblais des deux galeries, nous pouvons conclure qu’une certaine partie du rituel du mois de Khoiak, se déroulait dans ce lieu. Le texte de Philae, connu sous le nom de Décret de l'Abaton (18), et les citations d’auteurs classiques, décrivent ce type de « sol sacré » comme isolé de la vie quotidienne. Des fouilles nous ont permis de constater que la butte était protégée par une enceinte quadrangulaire faite de briques crues. Seules subsistent les premières assises. Enfermé dans ce périmètre sacré, se trouve un puits dans l’angle sud-est du mur. Dans sa partie nord, un bassin carré était aménagé. Il servait peut-être à la navigation rituelle, lors des mystères de la passion d’Osiris. En déblayant l’entrée de la porte monumentale, orientée à l’est, nous avons dégagé les restes d’un temple en forme de T. L’entrée orientale des catacombes se faisait à l’intérieur de ce temple. Son angle sud-est a livré une brique de fondation anépigraphe, prouvant que nous sommes bien dans une structure consacrée. Tout à côté, un autel à cornes était maçonné en briques crues. De nombreux restes d’autels de ce type ont été dégagés sur la face est de la structure. Sur un de ces autels, suivant le décret de l’Abaton de Philae, un prêtre chaque jour de l’année, faisait une libation de lait. L’étude des textes, des titulatures sacerdotales inscrites sur les parois, les sarcophages et vases canopes constituent de précieux témoignages sur la topographie cultuelle de Pemdjé. Les monuments religieux et civils livrent également des renseignements économiques et sociaux qui donnent la trame des activités des dignitaires. Ouvrages généraux parus sur le site :
Coquin R-G. Monasteries of the Middle SAʿīD, The Coptic Encyclopedia, A S Atya, New York, T. 5, p. 1654-1655.
(2) N.-C. Grimal, La Stèle triomphale de Pi(aankh)y au Musée du Caire, JE 48862 et 47086-47089, MIFAO 105, 1981, p. 12.
(3) R. A. Caminos, « The Nitocris Adoption Stela », JEA, 50, 1964,p. 88, ligne 18, pl. IX : « Ww n Pr-mḏd ».
(4) Vivant Denon, Voyage dans la Basse et la Haute Egypte, pendant les campagnes du général Bonaparte, Paris, 1802 ; réimp. IFAO, 1989, p. 90, pl. 31.
(5) W. M. F. Petrie, Tombs of the Courtiers and Oxyrhynchos, Londres, 1925, p. 12-18, pl. 35-47.
(7) S.P. Vleeming, Some Coins of Artaxerxes and Other Short Texts in the Demotic Script Found on Various Objects Gathered from Many Publications, StudDem 5, Louvain, 2001.
(8) A. Geissen, W. Weber, « Untersuchungen zu den Ägypten Nomenprägungen IV, 17-22 oberägyptischer Gau », ZPE 151, Bonn, 2005, p. 283-288 ; J. Quaegebeur, W. Clarysse, B. Van Maels, « Athena, Neith and Thoeris in Greek Documents », ZPE 60, Bonn, 1985, p. 217-232. L’identification d’Athéna, Neith et Touèris en une même divinité, n’apparaît qu’à Oxyrhynchos.
(9) T. Minia, Le martyre d’Apa Epima, Le Caire, 1937, p. 48.
(10) R. Giveon, Les Bédouins Shosou des documents Egyptiens, Leyde, 1971, p. 149 ; S. Sauneron, J. Yoyotte, « Traces d’établissements asiatiques en Moyenne Egypte », RdE 7, 1950, p. 67-70.
(11) G. Wagner, Les Oasis d’Egypte, à l’époque grecque, romaine et byzantine d’après les documents grecs, BdE 100, 1987, p. 134-137, 146-150.
(12) J.-Cl. Goyon, J.-Cl. Golvin, Cl. Simon-Boidot, G. Martinet, La construction pharaonique du Moyen Empire à l’époque gréco-romaine. Contexte et principes technologiques, Paris, 2004, p. 18-19, 326-327.
(15) Eva Subias Pascual, La corona immarcescible. Pinturas de l’antiguitat tardana de la necròpolis Alta d’Oxirinc (Mínia, Egipte), Tarragona, 2003. M. Erroux-Morfin, « L’Oxyrhynque et le Monstre de Jonas », CBC, 10, Etudes Coptes 5, Paris, Louvain, 1998, p. 7-14.
(16) L’étude épigraphique des « catacombes » osiriennes est menée par L. Coulon qui fouille un édifice similaire à Karnak dont l’origine pourrait remonter à la XXIIe dynastie et toujours en usage sous Ptolémée IV.
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